Apollinaire et le Cubisme - Les expositions et la critique 2

Amoureux du renouveau, Apollinaire n’était pas soucieux d’extravagance et de bizarrerie mais, dans son rôle de critique, il fit preuve de clairvoyance  et fut le seul écrivain d’art à exprimer de l’enthousiasme vis-à-vis des tentatives des jeunes peintres de son époque. « L’Exposition annuelle du Cercle de l’Union » fut le premier article d’une longue série que publia l’Intransigeant de 1910 à 1914 et qui défendait la peinture nouvelle dont le nom de « cubisme » se répandait dans la presse parisienne. Cette dénomination se voulait une boutade. A l’occasion de l’exposition, Kahnweiler, en novembre 1908, le critique Louis Vauxcelles employa le terme de « cubes » pour qualifier des toiles du sud. Les œuvres du Salon des Indépendants de 1911 furent jugées des « bizarreries cubiques ». Ces moqueries inventèrent sans le désirer un nom aux tableaux de Picasso et de Braque, qui ne pouvaient se ranger sous aucune appellation esthétique connue alors. Désormais, le cubisme classifiait les toiles des peintres pratiquant la structuration géométrique. Sa première grande et spectaculaire manifestation fut le Salon des Indépendants de 1911, salle 41 à propos de laquelle Apollinaire écrivit :
« Elle est la plus intéressante du salon avec la salle 43. C’est sans doute pour cela que presque tous mes confrères, les écrivains d’art, les négligent. On y trouve cependant avec plus de force que partout ailleurs, et non seulement aux ‘Indépendants’, mais sans doute dans le monde entier, la marque de l’époque, le style moderne que l’on fait semblant de désirer, que l’on recherche sans vouloir le reconnaître où il se trouve. Il se forme en ce moment un art dépouillé et sobre dont les apparences parfois encore rigides ne tarderont pas à s’humaniser. On dira plus tard l’influence qu’ont eue les œuvres d’un Picasso dans le développement d’un art aussi neuf. » (In l’Intransigeant, 27 avril 1911)

Cet article enthousiaste ne manqua pas de faire connaître son auteur comme le champion du groupe, bien qu’il utilisât encore la périphrase préférée au terme « cubiste ». Il cita les œuvres de Le Fauconnier, Marie Laurencin, Metzinger, Gleizes, Léger, Maroussia et Lehmbruck, et il eut une attirance toute particulière pour Robert Delaunay, reconnu comme le moins cubiste de la salle, mais dont Apollinaire aimait « le talent robuste », « l’exubérance », le dessin et le coloris qui sont forts et vivants.

Apollinaire était confronté à un dilemme : défendre un art dont il reconnaissait la profonde originalité mais dont le style ne correspondait pas vraiment à ses propres goûts. Ce n’est que quelques mois plus tard qu’il opta définitivement pour l’adhésion, dans sa préface au catalogue de l’exposition de Bruxelles :

« Les peintres nouveaux qui ont manifesté ensemble cette année au Salon des Indépendants de Paris leur idéal artistique, acceptent le nom de cubiste qu’on leur a donné. »

Selon lui, le cubisme revient « aux principes pour ce qui concerne le dessin et l’inspiration ». C’est « une manifestation nouvelle et très élevée de l’art. » Le critique défend sans retenue les recherches esthétiques de ses amis, que l’homme n’apprécie pourtant pas comme le montre un extrait d’une lettre envoyée à André Breton, pendant la guerre :

« Je défends si âprement (même ce que je n’aime point) contre ce que je trouve une injustice, qu’il arrive souvent que l’on me croit très enthousiasme d’une chose que je goûte médiocrement mais que l’on a attaquée mal à propos. »

Cette déclaration rejoint l’extrait suivant appartenant au compte-rendu du Salon d’Automne de 1911 :

« Le cubisme est une réaction nécessaire, de laquelle, qu’on le veuille ou non, il sortira de grandes œuvres. […] je sais bien que le cubisme est ce qu’il y a de plus élevé aujourd’hui dans l’art français. » (In L’Intransigeant, 10 octobre 1911)

Dans la société artistique du début du XXème siècle, le cubisme fut une nécessité, un stage provisoire et obligatoire pour atteindre une certaine modernité. Ce stade apparut très vite dépassé puisque, pour Apollinaire, il ne correspond qu’aux époques de recherche :

« Il n’est peut-être plus temps de parler de cubisme. Le temps des recherches est passé. Nos jeunes artistes veulent maintenant réaliser des œuvres définitives. » (In L’Intransigeant, 3 avril 1912)

Il serait certainement plus juste de dire que le cubisme n’étant ni un manifeste, ni une théorie, ni une école mais une appellation délivrée à certains tableaux de Braque et Picasso, il se transformait, se nuançait sous les pinceaux de ses autres adeptes. En effet, aux alentours des années 1909-1910, il intéressait plusieurs peintres qui ne retinrent de cette technique que la fragmentation géométrique qu’ils adaptèrent à leurs caractères propres. Il en fut ainsi de Roger de la Fresnay, Robert Delaunay, André Lhote, Le fauconnier, Gleizes, Metzinger, Jacques Villon, Raymond Duchamps-Villon, Francis Picabia, Fernand Léger, etc.
Alors Apollinaire s’écria :

« Mais ce n’est pas cela, c’est une plate imitation sans vigueur d’ouvrages non-exposés et peints par un artiste doué d’une forte personnalité et qui, en outre, n’a livré ses secrets à personne. Ce grand artiste se nomme Pablo Picasso. Mais le cubisme au Salon d’Automne, c’était le geai paré des plumes du paon. » (In le Salon d’Automne de 1911)

Ce plagiat condamné dénotait à la fois le manque de connaissances en peinture qui fut parfois reproché à Apollinaire, ainsi que son dévouement pour un artiste en particulier dont il ressentait la grande valeur. Équivoques et malentendus planèrent longtemps sur le cubisme car ni Braque ni Picasso n’exposaient dans les salons parisiens ; ce furent leurs successeurs qui représentèrent le cubisme en France. Et tout critique qualifia de cubiste un peintre utilisant la décomposition géométrique.

Bientôt, Guillaume comprit que de nouvelles tendances se manifestaient. Parlant de Picabia, Duchamp et Delaunay :
« Quoi que l’on puisse penser d’une tentative hasardeuse, on ne peut nier qu’on ait affaire à des artistes convaincus et dignes de respect. » (In Le Temps, 14 octobre 1912)

Déjà cet art conceptuel portant le nom de cubisme allait s’appeler cubisme analytique afin de se distinguer du cubisme synthétique né en 1912. Ce fut en séjournant ensemble dans le Vaucluse, à Sorgues-sur-l’Ouvèze, que Picasso et Braque se posèrent le problème de l’imitation ou de l’utilisation de matières réelles. En découvrant le tableau « Compotier et verre », Pablo comprit que son ami avait amorcé une révolution considérable en insérant directement la réalité dans la toile. Ce premier papier-collé renouvelait entièrement la plastique. 



La définition de Braque est la suivante :

« Les papiers-collés, le faux bois et d’autres éléments de même nature dont je me suis servi…sont aussi des faits simples mais créés par l’esprit, et qui sont des justifications d’une nouvelle figuration de l’espace. » (Pierre Cabanne, Le Cubisme, P.U.F., Que sais-je ?, 1982)

Picasso suivit la même voie et en 1912-1913, apparut une succession de papiers-collés très complexes, révélant un artiste en pleine possession de son art. Ses collages, plus riches et exubérants que ceux de Braque, étaient prétextes à des jeux de variations intellectuelles, des exercices de styles. Et les recherches des deux amis se différencièrent.



Au même moment, le cubisme synthétique inspirait le peintre Juan Gris qui résuma ainsi le passage d’une trouvaille à une autre :

« L’analyse d’hier s’est transformée en synthèse par l’expression des rapports entre les objets. » (Ibidem citation ci-dessus)

Il excelle également dans les papiers-collés.



Le cubisme n’avait eu alors ni programme ni théorie, ne se présentant au public que par des tableaux. Gleizes et Metzinger se décidèrent à effectuer un long travail de codification qui n’aboutit qu’à un laborieux raisonnement. Apollinaire eut l’idée de traiter du cubisme dans un livre qui fut le seul ouvrage de critique d’art qu’il composa. Il l’intitula « Les Peintres cubistes. Méditations esthétiques. » Son ambition était de constituer un simple témoignage d’époque sans aucun but théorique. Il lui importait de classifier les différents peintres adeptes du mouvement. Apollinaire distingua quatre catégories :

  • ¨     Le cubisme scientifique est « l’art de peindre des ensembles nouveaux avec des éléments empruntés […] à la réalité de connaissance » comme dans les toiles de Pablo Picasso, Georges Braque, Jean Metzinger, Albert Gleizes, Marie Laurencin et Juan Gris.
  • ¨     Le cubisme physique est « l’art de peindre des ensembles nouveaux avec des éléments empruntés pour la plupart à la réalité de vision. » comme les toiles de Le Fauconier.
  • ¨     Le cubisme orphique est « l’art de peindre des ensembles nouveaux avec des éléments empruntés non à la réalité visuelle, mais entièrement créés par l’artiste et doués par lui d’une puissante réalité » comme dans les toiles de Pablo Picasso, Robert Delaunay, Fernand Léger, Francis Picabia et Marcel Duchamp.
  • ¨     Le cubisme instinctif est « l’art de peindre des ensembles nouveaux avec des éléments empruntés non à la réalité visuelle mais à celle qui suggère à l’artiste, l’instinct et l’intuition »
(Guillaume Apollinaire, Méditations esthétiques. Les peintres cubistes, Ed. Hermann, Miroirs de l’art, 1965)
Ce classement fut abandonné par la suite par les critiques d’art.
La liste des peintres choisis pour illustrer la section « Les peintres nouveaux » dénote une envie de rendre hommage plutôt que de constituer une liste exhaustive de ceux qui s’adonnèrent au cubisme. Le premier nom est celui de Picasso dont Apollinaire, en ami et fidèle admirateur, loue les périodes bleues et roses, avant de citer ses innovations les plus récentes. Il lui attribue la création du cubisme, tout en reconnaissant que l’idée s’élabora d’abord dans l’esprit d’André Derain.
Il cite aussi la femme tant aimée, Marie Laurencin, rendant hommage à sa personnalité d’artiste et de femme qui apporté à l’art « comme une vision neuve et pleine d’allégresse de l’univers. » D’ailleurs, la présence de la jeune femme dans ce livre ne se justifie que par les sentiments que lui portait Apollinaire.
Le principal défaut de son texte fut de considérer le cubisme en tant que nouvel art pictural s’inscrivant dans ma continuité de l’histoire de la peinture, comme un descendant, alors qu’il était né, non pas d’influences, mais du profond besoin d’une rupture pour un renouveau absolu.
Mais plutôt à proprement parler d’un livre sur le cubisme, il représente de la part de son auteur une nouvelle action de lutte afin de ranimer le mouvement. Il ne s’attendait certainement pas à ce que, pour le public, cet ouvrage contribua à lier son nom au cubisme. Défendre ce mouvement était la conséquence logique de son idée de prise de position et d’aventure car cette esthétique illustrait parfaitement l’idée d’une vérité toujours nouvelle après laquelle l’homme doit courir. Semblable à ces peintres, Apollinaire se dirigeait vers des terres inconnues, symboles de l’aventure, loin des traditions. Il se sentait « toujours aux frontières de l’illimité et de l’avenir » (Poème La jolie rousse) Peintre et poète avaient à ce moment le même discours :

« Je peins des objets tels que je les pense, non pas tels que je les vois. » (Picasso)

« Les grands poètes et les grands artistes ont pour fonction sociale de renouveler sans cesse l’apparence que revêt la matière aux yeux des hommes. » (Apollinaire)

Son expérience en matières de littérature et de peinture lui enseigna que ce qui était appelé Beau ressortait souvent d’un froid académisme, que la beauté éternelle n’était qu’illusion car elle avait besoin pour être d’être toujours nouvelle. Le cubisme, c’est le « beau en soi » ou « la beauté idéale » nécessaire aux nouveaux artistes. Ce début de siècle opposait à la notion de beauté éternelle de l’art grec, celle de la beauté moderne récemment atteinte et dynamique. Pour elle, il fallait satisfaire au goût de l’aventure contre celui de l’ordre. Apollinaire louait en fait des idées dont il n’arrivait pas à se libérer entièrement car ordre et aventure lutteront longtemps en lui tant il lui était difficile d’abandonner le concept de beauté idéale. Il put écrire plus tard :

« Je juge cette longue querelle de la tradition et de l’invention
De l’Ordre et de L’Aventure »

Apollinaire ne fut pas le seul à défendre le cubisme mais il fut incontestablement le premier et certainement le plus ardent. Plus tard, des critiques l’accusèrent d’avoir été un médiocre historien du cubisme. Les peintres qu’il accompagna de sa critique maladroite mais élogieuse se montrèrent parfois ingrats et oublieux du rôle capital que joua ce soutien à l’apparition du mouvement.
Il faut reconnaître à Apollinaire un don pour distinguer le génie.

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