Défenseur de l'art nouveau 2 - Apollinaire et le cubisme





Parler de cubisme littéraire apparaissait plus comme une suggestion qu’une affirmation. La critique tentait de donner un nom aux recherches littéraires et le cubisme était synonyme de modernité. Les peintres nouveaux n’étaient pas des hommes d’école ; ils n’avaient formulé aucun manifeste, aucune doctrine. Ils ne proposaient donc aucun système transportable pour leurs semblables.
Du côté de la littérature, les recherches d’avant-garde restaient indécises vers 1912-1914. Dans ce contexte, le dramatisme qui surgit pendant l’hiver 1912-1913 ne connut aucun lendemain. Pas plus que les peintres, les poètes n’éprouvaient le besoin de former un groupe classifié. Les individualités étaient disparates et nombreuses. Si Apollinaire tenta de relier poésie et peinture sous l’appellation d’ «orphisme » pour souligner la spécificité dramatique, personne ne la reprendra. A la veille de la guerre de 1914, rien de décisif n’émergeait des rapports entre le cubisme et la poésie.

La vie littéraire cessa pendant deux ans. En 1916, resurgit le besoin de faire renaître toutes les manifestations artistiques et culturelles. Alors on retrouva au premier plan en peinture, le cubisme et ses tendances, et en poésie, les techniques d’Apollinaire, Salmon, Jacob, Cendrars et Reverdy. Et toujours présent, le désir d’associer les deux arts : on lisait des poèmes à l’occasion d’expositions cubistes comme ce jour du 21 juillet 1916 lorsqu’Apollinaire présenta des poèmes de Jacob, Reverdy et d’autres devant le tableau de Picasso, Les Demoiselles d’Avignon.
Les revues nouvellement fondées allaient agir dans le même sens. Sic (1916-1919) témoignait d’une ouverture à tous les courants modernes. Le 25 mars 1917 fut le jour de la première parution de Nord-Sud de Pierre Reverdy. Fervent admirateur du cubisme, il y accordait une place importante dans sa revue. Au point que se produisit le malentendu qu’il redoutait : la revue fut baptisée cubiste.

En 1917, en littérature, le cubisme désigne les bizarreries, les incohérences dont on avait taxé la peinture :

« La poésie cubiste n’existe pas. Plus un mot désigne une chose précise et moins on peut l’appliquer à une autre commodément. »
(in L’Art, février 1919)

L’appellation ne sombra pas dans les hésitations et les incertitudes. Max Jacob et Paul Dermée, puis Frédéric Lefèvre proposèrent et utilisèrent la notion avec un succès inattendu. Chacun en revendiquerait d’ailleurs la paternité quelques années plus tard.

« Monsieur Paul Dermée, dans une conférence qu’il fit en 1916 sur monsieur Max Jacob, lança les mots de cubisme littéraire, mot qui fit fortune… »
(in Paris-Soir, 22 mai 1924)

Tandis que le témoignage de Frédéric Faure relate que Paul Dermée avait utilisé la formule de Max Jacob pour définir le poème en prose qu’il concevait :

« Alors que toutes les proses en poème renoncent à être pour plaire, le poème en prose à renoncer à plaire pour être. C’est quelque chose comme un tableau cubiste. »
(La jeune Poésie française, Rouart et Cie, 1917, Picasso 201-202)

Max Jacob acceptait pleinement l’idée d’un cubisme littéraire. Quelques titres de son recueil Cornet à dés de 1917 apparaissent comme des invitations à considérer le poème à la façon d’une composition plastique cubiste : « Poème en forme de boîte oblongue », « Poème sans forme avec consistance molle », « Poème en forme de demi-lune », etc. Le texte a pris des qualités d’objets. Dans une lettre à sa mère (datée du 4 juin 1917), il décrivait le parallèle direct qu’il concevait entre art et poésie moderne :

« Le cubisme en peinture est l’art de travailler le tableau pour lui-même en dehors de ce qu’il représente, et  de donner à la construction géométrique la première place, ne procédant que par allusions à la vie réelle. Le cubisme littéraire fait de même en littérature se servant seulement de la réalité comme d’un moyen et non comme d’une fin. »

Le succès de Frédéric Lefèvre fut de créer une querelle du « cubisme littéraire » au cours de l’année 1918. Il fut le premier a consacré un livre de critique en accordant une place à Apollinaire, Jacob et Reverdy : La jeune Poésie française. Il titra la dernière partie « Cubisme littéraire » et rapporta également dans ces pages :

«[…] un tollé général, un unanime mouvement de réprobation s’est élevé contre moi. »

Les remous engendrés par la préparation du livre, se firent beaucoup plus violents à la publication. Le dernier chapitre prenait un ton persifleur et malveillant ; il appuyait principalement sur le fait que cubisme pictural et cubisme littéraire se valaient dans l’illisibilité. L’auteur les condamnait définitivement en les jugeant comme d’ « indéchiffrables rébus » qui dressaient entre le poète et le lecteur « le mur solide d’une inviolable obscurité ».
Reverdy s’insurgea contre ce livre, défendant une esthétique nouvelle et une évolution poétique qui lui étaient chères. Faisant de l’une et de l’autre, deux arts possédant leur propre logique évolutive.
Apollinaire, dans un entretien avec Perez-Jorba (La Publicidad, 24 juillet 1918) accordait les mêmes distances.

« Il n’existe pas de relations entre le cubisme et la nouvelle orientation littéraire […] Ce sont bien plutôt des œuvres d’analyse, analyse simple chez les uns, complexe chez les autres. Les nôtres, au contraire, s’acheminent directement vers l’esprit, auprès duquel elles remplissent plutôt une fonction de synthèse ; ce n’est pas pour rien qu’elles sont lyriques. »

Mais en général, les critiques n’exprimaient aucun désaccord franc avec Lefèvre. Traditionnalistes et pacifistes formulaient attaques et querelles au nom d’une poésie académique compromise par la nouvelle poésie.

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