Défenseur de l'art nouveau 3 - Apollinaire et le Cubisme






           Il apparaît difficile de formuler une réponse définitive sur l’existence ou non d’une écriture cubiste. Claude Debon (article « L’Ecriture cubiste d’Apollinaire », Europe, n°638-639, juin-juillet 1982), conscient du problème posé par le couple cubisme-littérature, propose une dialectique nouvelle. Le premier pas consiste à se débarrasser du premier terme afin de reconsidérer l’esprit commun qui animait les artistes du début du XXème siècle.  Appellation lancée par moquerie, elle renvoyait l’image d’une seule spécificité picturale : le volume. En effet, selon Albert Gleizes et Jean Metzinger :

« l’idée qu’il [le cubisme] suscite, celle de volume, ne saurait à elle seule définir un mouvement qui tend vers la réalisation intégrale de la peinture. » (Gleizes et Metzinger, « Du Cubisme », E. Figuière, 1912, p. 5)

Il s’agissait de déceler les affinités entre l’avant-garde picturale et la poésie avant-gardiste d’Apollinaire. Là où il ne fallait plus imiter la nature mais créer constamment de nouvelles entités. Quand Picasso nourrissait le désir de renouveler la vision du monde pour connaître enfin l’univers, Apollinaire voulait créer une nouvelle langue et une nouvelle poétique. Tel l’art, la littérature explorait les lieux inconnus de l’Homme et de la Nature. Analyser et décomposer afin de recomposer et recréer. Apollinaire appela cette technique le nouveau réalisme, différent du réalisme descriptif et imitatif d’un Balzac par son aboutissement créatif.

Un des principaux rôles d’Apollinaire fut d’être un inventeur de langage. Si ses connaissances en langue étaient très vastes, quoique superficielles, il avait le sens et la curiosité des structures linguistiques. Son désir de renouvellement naquit à une époque où on croyait encore à la spécificité de la langue littéraire et surtout à l’incompatibilité de la prose et de la poésie. Apollinaire osa supprimer les niveaux de langage :

« O bouches l’homme est à la recherche
d’un nouveau langage
Auquel le grammairien d’aucune
 »

langue n’aura rien à dire » (Poème « La Victoire »)

Il aimait les archaïsmes et les néologismes, les mots vulgaires et grossiers, les mots rares et les mots techniques, éléments disparates dont il composait un amalgame unique. Il joua l’inventeur : « araignées-pontifes, taupe-Ariane… ».  Il reconsidéra le mot comme Picasso, l’objet, en lui conférant une réalité propre. Souvent, plus qu’un signifiant lié à un signifié, le mot devint ornement, décoration abstraite dûe à sa présence sonore. Apollinaire s’amusait : « Et l’oie oua-oua trompette au nord », « Pim pam pim ». Les sonorités s’appellent par leur simple ressemblance :

« Nous lui dîmes adieu et puis
De ce puits sortit l’Espérance »

Ou bien

« Tours
Tours ce sont les rues
Puits
Puits ce sont les places
Puits (Poème « Les Fenêtres »)

Jean Royère et André Salmon le qualifièrent de poète nomaliste, c'est-à-dire qu’il ne considérait comme concept que le nom ou le mot. Il donnait aux mots une forme d’indépendance. Au long discours, il préférait l’énumération :

« Cordes
Cordes tissées
Câbles sous-marins »

Ou

« Bigorneaux Lotte multiples Soleil et l’Oursin du couchant »


A la syntaxe dite correcte, il préférait un langage inarticulé, composé de bruits divers comme des cris ou des chants :

« Pan pan pan
Perruque perruque
Pan pan pan
Perruque à canon »

Il décrivit son avenir de la poésie dans le poème « La Victoire » :

« Imitez le son de la toupie
Laissez pétiller un son nasal et continu
Faites claquer votre langue
Servez-vous du bruit sourd de celui qui mange sans civilité
Le raclement aspiré du crachement ferait aussi une belle consonne
Les divers pets labiaux rendraient aussi vos discours claironnants
Habituez vous à roter à volonté
(…)
Parlez avec les mains faites claquer vos doigts
tapez vous sur la joue comme sur un tambour »

Cette révolution, Apollinaire ne fit que l’annoncer et l’amorcer. Ce fut certainement le temps qui lui manqué pour la continuer et la parfaire. Toutes les ambiguïtés engendrées par le rapprochement de niveaux de langage différents, il les expliquait ou les excusait par cette phrase :

« Je n’ai pas de système poétique ou plutôt j’en ai beaucoup. » (Lettre à sa marraine, Jeanne Yves Blanc)

Son dessein était une poésie proche de l’humanité :

« Moi je n’espère pas plus de sept amateurs de mon œuvre mais je les souhaite de sexe et de nationalités différents et aussi bien d’état : je voudrais qu’aimassent mes vers un boxeur nègre et américain, une impératrice de Chine, un journaliste boche, un peinte espagnol, une femme de bonne race française, une jeune paysanne italienne et un officier anglais des Indes. » (Ibidem)


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